CALANTHA : QUAND LA WALLONIE SERT DE LABORATOIRE À L’AGRO-INDUSTRIE


Alors que le prix des pommes de terre s’effondre en Wallonie, le gouvernement belge autorise en urgence le Calantha, un pesticide génétique inédit. Une fuite en avant au service de l’agro-industrie, pas des paysan·nes.

Le 17 mars dernier, la Belgique a accordé une autorisation d’urgence au Calantha, un pesticide à ARN interférent (ARNi) destiné à lutter contre le doryphore dans les cultures de pommes de terre. La substance active, le Ledprona, n’est pourtant toujours pas autorisée au niveau européen, faute d’évaluation complète des risques sanitaires et environnementaux.

Cette décision a immédiatement provoqué une vague d’inquiétudes parmi les associations environnementales, scientifiques et paysannes. Pollinis, Canopea, Nature & Progrès Belgique et plusieurs acteurs du monde agricole dénoncent une expérimentation grandeur nature menée sans débat démocratique et sans recul scientifique suffisant.

Le principe du Calantha est inédit : il ne tue pas l’insecte par toxicité chimique classique, mais agit sur son expression génétique en “éteignant” un gène vital du doryphore. Les promoteurs parlent d’innovation ciblée. Nous parlons d’une technologie aux effets encore largement inconnus sur les insectes non ciblés, les sols, les eaux, les chaînes alimentaires et la biodiversité.

Nature & Progrès Belgique et Pollinis attaquent cette autorisation devant le Conseil d’État belge. Une fois de plus la preuve qu’aujourd’hui être paysan.ne et défendre l’agroécologie est un acte politique, de défense démocratique autant qu’écologique. Derrière le débat technique se joue une question fondamentale : qui décide de l’avenir de notre agriculture ? Les citoyen.nes et les paysan·nes, ou les multinationales de l’agrochimie ?

Cette question touche directement aux droits reconnus par l’UNDROP, la Déclaration des Nations unies sur les droits des paysan·nes. Celle-ci affirme notamment le droit des communautés rurales à participer aux décisions concernant les politiques agricoles et environnementales, le droit à la biodiversité ainsi qu’à un environnement sain. En autorisant un pesticide génétique inédit sans véritable débat public ni évaluation complète des risques, les autorités tournent le dos à ces principes fondamentaux et renforcent encore le pouvoir de l’agro-industrie sur notre système alimentaire.

Une “urgence” construite de toutes pièces

L’argument officiel repose sur une prétendue urgence phytosanitaire liée au doryphore. Pourtant, plusieurs observations agronomiques récentes indiquaient que les populations du ravageur restaient limitées dans de nombreuses parcelles.

La réalité économique éclaire autrement cette décision. Car la filière wallonne de la pomme de terre traverse surtout une crise structurelle majeure. Depuis plusieurs mois, les prix des pommes de terre industrielles se sont effondrés sous l’effet de la surproduction et du ralentissement des débouchés internationaux. En mars, certaines cotations tombaient à 10 €/tonne ; en avril, Belgapom enregistrait même des transactions à… 0 euro la tonne.

Oui, zéro euro.

Des centaines de milliers de tonnes excédentaires saturent les hangars tandis que les industriels de la frite surgelée cherchent à préserver leurs marges dans un marché mondial devenu ultra-concurrentiel. Les agriculteurs, eux, continuent d’assumer seuls les risques économiques, climatiques et sanitaires.

C’est là que le Calantha apparaît pour ce qu’il est réellement : non pas une réponse paysanne à un problème agronomique, mais un outil destiné à maintenir coûte que coûte un modèle industriel de monoculture intensive dépendant des exportations et des intrants technologiques.

Le laboratoire belge de l’agriculture dérégulée

Cette autorisation ne tombe pas du ciel. Elle s’inscrit dans un contexte politique européen marqué par une offensive réglementaire en faveur de l’agro-industrie.

Sous pression des grands syndicats agricoles productivistes et des lobbies agrochimiques, les gouvernements multiplient les “dérogations”, “simplifications” et “lois d’exception” au nom de la compétitivité. La récente loi d’exception agricole dénoncée par la Confédération paysanne en France participe de cette même logique : suspendre les garde-fous environnementaux et sanitaires pour accélérer l’industrialisation agricole.

La Belgique devient aujourd’hui l’un des premiers terrains d’essai européens de cette dérégulation.

Ce qui est présenté comme une innovation “verte” ou “de précision” cache en réalité une dépendance toujours plus forte des agriculteurs envers des technologies brevetées, des semences standardisées et des produits contrôlés par quelques multinationales. Une logique en contradiction directe avec l’esprit de l’UNDROP, qui défend l’autonomie paysanne plutôt que la dépendance technologique. Et pendant ce temps, les alternatives agroécologiques, la diversification des cultures et les circuits courts restent sous-financés.

Qui paie le prix réel ?

Les défenseurs du Calantha parlent de rendement et d’efficacité. Mais ils oublient toujours de parler du coût réel.

Le coût pour la biodiversité déjà effondrée dans les campagnes wallonnes.
Le coût pour les sols épuisés par les monocultures.
Le coût pour les paysan·nes enfermés dans une dépendance économique permanente.
Le coût démocratique enfin, lorsqu’un pesticide génétique inédit est autorisé avant même la fin de son évaluation européenne.

La crise actuelle de la pomme de terre montre pourtant l’impasse du système agro-industriel : produire toujours plus pour vendre toujours moins cher, au détriment des producteurs eux-mêmes.

Quand une tonne de pommes de terre ne vaut plus rien, le problème n’est pas le doryphore. Le problème, c’est un modèle agricole construit pour les besoins des multinationales de la transformation, pas pour nourrir dignement les populations ni permettre aux paysan·nes de vivre de leur travail.

Face à cela, l’urgence n’est pas d’autoriser toujours plus de pesticides high-tech. L’urgence est de sortir de la dépendance industrielle, de relocaliser l’alimentation, de soutenir les fermes paysannes et de remettre le vivant au cœur des décisions agricoles.

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