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Ruralité et biodiversité – Interview de Julie Vandamme

Ruralité et biodiversité – Interview de Julie Vandamme

10 décembre 2020 par Hélène Ancion.
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Julie Van Damme est

chargée de mission Ruralité et Agriculture chez IEW

. Elle se prête au jeu de l’interview pour ce numéro 5 d’Échelle Humaine, sur les relations entre la ruralité et la biodiversité.

Échelle Humaine : « Tenir compte de la végétation et des espaces verts en place pour rétablir les continuités entre espaces naturels  », c’est la balise n°8 du Stop Béton. Est-ce que cet objectif te parle dans une perspective de restauration de la biodiversité ? Quels sont les éléments de ta pratique professionnelle que tu peux mettre en avant pour soutenir cet objectif ?

Julie Van Damme :

Je vois deux options pour préserver la biodiversité : (1) créer des sanctuaires dans des réserves naturelles et, à côté, ne pas se soucier du degré d’intensification de l’agriculture. C’est le choix des Pays-Bas par exemple ; (2) favoriser, recréer du maillage. C’est cette option qui est contenue dans l’objectif que tu proposes. Et c’est celle que je soutiens. Sur notre petit territoire, le maillage est indispensable pour préserver, maintenir et faire revenir la biodiversité.Avec notre coalition imPAACte , nous prônons ce maillage à l’échelle des exploitations agricoles, qui prévoit un pourcentage minimal d’éléments favorisant la biodiversité, à inclure dans la future programmation de la Politique Agricole Commune (2023-2027).Dans la ferme de mon mari, ces éléments sont déjà bien implantés par des haies, une mare, la gestion d’une réserve naturelle et de prairies à haute valeur biologique, mais aussi par le simple fait de faire de l’agriculture avec la nature : que ce soit dans la gestion du parcellaire et ses abords, jusque dans la transformation du produit. Par exemple, ne faire la transformation du fromage que lorsque les vaches sont en prairie, c’est à dire nourries à l’herbe.

Échelle Humaine : De plus en plus d’élus parlent d’agriculture urbaine . Est-ce que cela peut vraiment contribuer à nourrir nos sociétés ?

Julie Van Damme :

Je dirais que cela peut contribuer à la biodiversité, via le maillage, plutôt qu’à nous nourrir.

Échelle Humaine : Quelle définition donnerais-tu à l’agriculture raisonnée ?

Julie Van Damme :

On marche sur des œufs avec tous ces termes… Cela semble être la nouvelle appellation de l’agriculture « conventionnelle » pour redorer son image. Elle réduit certes l’utilisation des quantités de pesticides mais ce n’est pas forcément réduire le risque. « N’interviens que lorsqu’il le faut vraiment… » : qu’est que cela veut dire en l’absence de cahier des charges et surtout de contrôle indépendant !?Attention, je vais lâcher un autre grand mot – parfois galvaudé. Je préfère l’agroécologie où l’on travaille avec le potentiel des écosystèmes et où l’on s’affranchit de l’injonction de maîtrise de la Nature pour se mettre à travailler avec elle. Mais là encore, on a des principes et toujours pas de système de certification.Je souhaite juste rappeler qu’il existe une agriculture certifiée : l’Agriculture Biologique … idéale pour la biodiversité (et la santé) puisqu’on n’utilise pas de pesticides. Pourquoi ne pas construire sur cette excellente base, même si elle a des failles !? Cela me semble plus réjouissant d’améliorer une bonne base que de déconstruire pour reconstruire. C’est un peu du snobisme de dire que l’on n’est pas bio parce que l’on fait « plus » ou « mieux » que l’AB.

Échelle Humaine : Dans tes relations professionnelles et amicales avec d’autres éleveurs et cultivateurs, ressens-tu une envie de faire mieux par rapport à la biodiversité ? Perçois-tu des freins, des découragements et, si oui, à quoi sont-ils liés, selon toi ?

Julie Van Damme :

Clairement. Je suis certainement quelque peu biaisée car j’ai surtout travaillé avec des agriculteurs en bio. Mais, malgré tout, je pense que le maintien à tout prix d’un système agricole dans une optique où c’est l’homme qui maîtrise la nature, ne correspond plus à la majorité du secteur. Un agriculteur-agronome n’est pas fou ; en travaillant avec du vivant, il sait qu’il doit le respecter pour bénéficier du meilleur.

Maintenant, même si la volonté de travailler autrement est là, beaucoup d’agriculteurs sont coincés dans des engagements, financiers notamment (endettement sur du long terme pour maintenir ou faire évoluer un outil de production) mais aussi un système à une échelle bien au-delà de la ferme au niveau européen avec la PAC, et au niveau mondial avec les accords commerciaux. <https://www.iew.be/wp-content/uploa...>

Échelle Humaine : La biodiversité apporte du bonheur et du bien-être, as-tu l’occasion d’expérimenter cela en direct ? Peux-tu nous rapporter l’une ou l’autre expérience ?

Julie Van Damme :

Bien sûr ! Je ne peux pas imaginer que la vue, encore ce matin, d’un rapace – même si on n’en connaît pas le nom – qui décolle et tournoie dans le paysage qui s’offre face à mes grandes baies vitrées, ne procure pas d’émotion chez quelqu’un… Quelle prise de conscience de la chance de vivre ici à la lecture d’un post de notre bourgmestre qui précisait que nous sommes sur les hauteurs de Honnay dans un couloir migratoire de la Famenne-Calestienne de nombreuses espèces. C’est un régal presque quotidien de voir et d’entendre cette diversité s’ébattre dans le ciel et sous nos yeux. Je suis particulièrement reconnaissante que mon petit garçon puisse grandir dans ce milieu rural. J’espère secrètement qu’un jour nous suivrons ensemble la formation de guide nature pour mettre un nom sur tout ce qui nous entoure.

Mon paysage quotidien est une illustration parfaite du mot ruralité. Cela permet de se sentir en cohérence en ces temps de télétravail…

Échelle Humaine : Quels sont les besoins des agriculteurs en termes d’aménagement du territoire pour pouvoir nous nourrir ? Comment un membre d’une CCATM peut-il mieux prendre en compte les réalités des agriculteurs ?

Julie Van Damme :

Les agriculteurs ont besoin de la terre, et de circuits courts efficients. Ça, c’est la base. Et puis je verrais volontiers en complément :

Une « Commission Agriculture » comme un groupe de travail spécifique des CCATM, CLDR, … Certaines communes en ont déjà, paraît-il. Pour l’accès à la terre, par exemple, lorsque des terres communales se libèrent, la commission devrait pouvoir recevoir et évaluer des projets sur base de critères durables. Environnementalement parlant bien sûr ! Mais aussi socialement : projet de reprise d’une exploitation familiale existante avec conversion bio ou recherche d’autonomie alimentaire pour le bétail, etc. Les critères seraient établis par le groupe en fonction de la connaissance de la réalité locale.

Échelle Humaine : Les agriculteurs sont souvent pointés du doigt comme les mauvais élèves de la classe “nature”. Pour autant, nombre d’agriculteurs s’investissent fortement, parfois à perte, dans des pratiques culturales respectueuses de la biodiversité. Que peut-on faire pour que cela leur coûte moins ?

Julie Van Damme :

Il y a effectivement beaucoup de choses à faire dans les terres agricoles, notamment dans certaines plaines devenues désertiques. Comme le montre le film suisse de l’éditorial. Je découvre moi-même encore des outils à activer dans le Plan wallon de Développement Rural (PwDR) pour lesquels les budgets en faveur de l’environnement ne sont pas dépensés. (1) parce que les agriculteurs ne sont pas au courant (2) parce que la lourdeur administrative est trop importante.Pour améliorer la situation sur le long terme, ce serait plus logique de travailler dès maintenant à créer des filières et des débouchés où ces efforts sont valorisés.

En guise d’illustration, Échelle Humaine a déniché sur Twitter une petite annonce parue en 1927 dans un journal du Tennessee (USA), qui donnait, très ironiquement, des « conseils à l’envers » pour gâcher sa vie en tant que fermier.ère.

Written in 1927. Still good farming advice. pic.twitter.com/9OFp4rDI4U — Dodgson Wood (@dodgsonwood) October 28, 2020

Traduction :

Comment se ruiner avec une exploitation agricole. Limite-toi à une sorte de culture.Pas de bétail.Considère les poules et un jardin comme des sources d’embarras.Prends tout à ton sol et ne lui rends rien.Ne prends pas soin de refermer les ravines, ne fais pas de semis de couverture – laisse le sol se lessiver, alors tu arriveras à la roche mère.N’organise pas ton planning pour la ferme, ne te prends pas la tête, fais confiance à la chance.Considère tes bois comme une mine de charbon, coupe tout ce qu’il y a à couper et vends les arbres, puis cultive du maïs sur les terrains ainsi nettoyés.Ne lâche pas l’idée que les méthodes agricoles de ton grand-père sont encore valables pour toi [surtout s’il aimait épandre des pesticides et du salpêtre chilien]. #Pesticides #Chile Vive l’indépendance, ne t’unis à tes voisin.es dans aucune forme de coopération ou d’entraide.Hypothèque ta ferme jusqu’aux derniers sous, afin d’acheter tout ce que tu pourrais t’offrir si tu suivais de bonnes méthodes agraires.

Division of Extension, University of Tennessee, paru dans un journal en 1927

En savoir plus :

Une référence recommandée par Julie Van Damme : « Jacques BLONDEL , Biodiversité, Un nouveau récit à écrire », Éditions Quæ 2020 . L’auteur explique comment passer un pacte du vivre-ensemble avec l’environnement, pour « prendre à cœur le monde » selon l’expression de Hannah Arendt.Contraintes et opportunités du monde rural : l’expérience d’une présidente de CCATM dans le Condroz. Interview de Bernadette Vauchel dans la Lettre des CCATM n°92 (2018) « Agriculture durable »L’Université catholique de Louvain a mené cinq études sur les principales filières agricoles en Wallonie : les céréales, les pommes de terre, les légumes, le lait et la viande bovine, dans le cadre de la convention “Étude relative à la mise en œuvre d’un passage du modèle agricole actuel à un modèle sans produits phytopharmaceutiques et à usage limité d’engrais chimiques ”.



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